J.R.R. Tolkien, une biographie - Carpenter

Publié le 14 Septembre 2010

J.R.R. Tolkien, une biographieCarpenter - biographie de Tolkien 

De Humphrey Carpenter

Titre original: J.R.R. Tolkien, a biography 

Première parution: 1977 

Edition Pocket 

318 pages 

 

 

Quatrième de couverture : Né en 1892 en Afrique du Sud, l’éblouissant, le « wonderful » J.R.R. Tolkien a grandi dans les faubourgs de Birmingham et étudié à Oxford pour devenir l’un des meilleurs linguistes de son époque. Mais la biographie de cet homme discret se cache dans le royaume imaginaire qu’il allait inventer…

Tolkien demeure à jamais dans ce pays de merveilles de la Terre du Milieu, parmi le peuple effacé et très ancien des Hobbits qui nous ressemble tant. Dans cette oeuvre enchantée, objet d'un culte jaloux au départ, qui compterait un jour des millions de fidèles et d'initiés partout dans le monde. Dans un passé lointain de rêve, un conte de fées ou de fantasy. Voici l'histoire d'un enchanteur, Merlin des temps modernes, créateur d'une épopée mythologique d'une éclatante poésie.



Tolkien inside

 «  C’est un curieux paradoxe, que Bilbo le Hobbit et le Seigneur des Anneaux soient l’œuvre d’un obscur professeur spécialisé dans le dialecte moyen anglais des West Midlands, et qui vécut une vie de banlieusard ordinaire entre ses enfants et son jardin. »

J.R.R. Tolkien, une biographie est la première biographie que je lis. Comme Tolkien, je n’ai jamais pensé que la vie d’un écrivain permet de comprendre vraiment son œuvre. C’est sans doute encore plus vrai pour Tolkien, homme à priori peu palpitant s’il en est. Petit bourgeois professeur à Oxford, dont le seul signe particulier (pas tant que ça pour l’époque d’ailleurs) a été sa participation à la Première Guerre Mondiale, on s’attend un peu trop à lire la vie d’un Bilbo qui aurait refusé de suivre les nains. J’ai donc entamé ce livre sans attente particulière, avec la seule crainte de m’ennuyer. 

 

En réalité, j’ai pris un grand plaisir à cette lecture. A partir des lettres et du journal de Tolkien et de témoignages de ses proches, Carpenter retrace la vie d’un homme psychologiquement complexe. En huit parties, du mariage de ses parents, tous deux issus de familles de commerçants ruinées, à Bloemfontein en Afrique du Sud aux dernières années, et le succès, la vie de Tolkien défile devant nous à un rythme soutenu avec la guerre et la perte de ses amis, les études, la vie de famille, l’activité professionnelle et sociale. Elle apporte surtout des éléments importants sur le cheminement intellectuel qui l’a mené à créer un univers mythologique complet.

 

Il faut dire que les premières années de Tolkien ont été difficiles. Après la mort de son père, Mabel, sa mère revient en Angleterre et y élève seule ses deux enfants, surtout après sa conversion au catholicisme quand sa famille la rejette. C’est elle qui enseigne au petit Ronald les bases du latin, du grec et du français. A sa mort, Tolkien a douze ans. Ce traumatisme va participer à construire sa personnalité.

«  Et certainement, la perte de sa mère eut un effet profond sur sa personnalité. Elle en fit un pessimiste.

Ou plutôt, elle en fit deux personnes. Par nature, il était joyeux, presque exubérant, avec un goût très vif pour la vie. Il aimait la conversation et l’activité physique. Il avait un sens vif de l’humour et une grande facilité à se faire des amis. Mais désormais, il révéla un autre côté de sa nature, plus secret : celui qui domine dans son journal et dans ses lettres. Par ce côté-là, il était capable d’accès de désespoir. Plus précisément - et c’est ce qui se rattache de plus près à la mort de sa mère -, quand il tombait en cet état, il avait le sentiment d’une perte imminente. Rien n’était sauf. Rien ne durerait. Aucune victoire n’était décisive. »

 Il est alors normal, dans ces conditions, qu’à dix-sept ans, il tombe amoureux d’Edith Bratt, son aînée de trois ans, orpheline elle aussi. Ses études et l’opposition de son tuteur vont contrarier ses amours. Là, on voit un Tolkien romantique, qui attend patiemment d’avoir l’âge requis pour épouser Edith :

« Quand il pouvait avoir une permission, Edith et lui allaient se promener dans la campagne. Ils découvrirent près de Roos un petit bois où poussaient des buissons de fenouil et où ils aimaient se retrouver. Ronald se souvient d’Edith à cette époque: « Elle avait les cheveux d’un noir de jais, la peau blanche, les yeux brillants, et comme elle chantait - comme elle dansait! » Pour lui, elle chantait et elle dansait dans la forêt, et cela donna le conte qui est au centre du Silmarillion: l’histoire d’un mortel, Beren, qui tombe amoureux de la jeune elfe Lúthien Tinúviel, quand il la voit danser dans les bois, au milieu des fenouils. »

Mais en même temps, il lui impose ses vues religieuses. Tolkien est clairement un petit bourgeois de son époque. Edith est également une femme du début du vingtième siècle, son éducation est primaire même si elle a appris le piano. Cela fait qu’ils n’avaient pas grand-chose en commun. La vie d’Edith a dû être souvent assez difficile (d’autant plus que timide, elle ne se plaisait pas parmi les lettrés d’Oxford) même si Tolkien l’aimait beaucoup au point de lui faire plaisir dans les dernières années de sa vie en quittant Oxford:

Carpenter n’insiste pas trop sur la vie privée du couple et parle plus des enfants pour qui Tolkien aimait inventer des histoires. Il faut dire que la vie de professeur à Oxford n’est pas trépidante et pendant un moment, il est bien trop occupé à faire vivre sa famille en corrigeant des copies et en assurant sa charge de cours d’anglo-saxon pour que sa vie soit intéressante. C’est un professeur apprécié :

« Il dit son cours sans hésiter en suivant ses notes et en improvisant sur quelques points. Il prend le texte ligne à ligne, discute le sens de certains mots, certaines expressions, les problèmes que cela pose. Les étudiants le connaissent bien et suivent assidûment ses cours, pas seulement pour la clarté qu’il jette sur des textes obscurs, mais parce qu’ils l’aiment bien: ses plaisanteries leur plaisent, ils ont l’habitude de son débit de mitrailleuse et ils le trouvent avant tout humain, plus en tout cas que certains de ses collègues qui font leurs cours avec un certain mépris pour leur public. »

Pendant cette période de sa vie, il trouve des moments de plaisirs avec ses amis des clubs qu’il forme, le plus célèbre étant celui des Inklings auquel appartenait aussi C.S. Lewis, mais ce n’était pas le premier :

« Le Kolbitar, pour lui donner son titre islandais (« ceux qui en hiver se tiennent si près du feu qu’ils ‘mordent le charbon’ »), est un club de lecture fondé par Tolkien un peu sur le modèle du Club des Vikings à Leeds, sauf que ses membres sont tous des assistants. Plusieurs fois par trimestre, ils font des soirées où ils lisent des sagas islandaises. »

 

Mais le plus intéressant, dans cette biographie, c’est le processus créatif de Tolkien et de voir par quel cheminement logique il en est arrivé à la construction de la Terre du Milieu. Déjà, petit, Ronald était attiré par les contes et récits mythologiques :

« Les légendes du roi Arthur le passionnaient aussi, mais ce fut surtout à lire les Contes de fées d’Andrew Lang qu’il prit le plus grand plaisir ; surtout le Red Fairy Book dont les pages recelaient la plus belle histoire qu’il ait jamais lue : celle de Sigurd qui tua le dragon Fafnir : un récit étrange et puissant qui se passe dans le Nord, dans un pays sans nom. Ronald s’y plongeait tout entier chaque fois qu’il le lisait. « J’avais grande envie des dragons », dit-il longtemps après. « Bien sûr, mon corps timide ne souhaitait pas les avoir pour voisins. Mais un monde où se trouvait l’idée même de Fafnir était pour moi plus beau et plus riche, quel qu’en fût le danger. » »

Mais il était aussi déjà animé par une grande curiosité intellectuelle :

 « Connaître le latin,, le grec, le français, l’allemand, c’était une chose. C’en était une autre que de comprendre pourquoi ces langues étaient ainsi. Tolkien avait commencé par examiner l’ossature, les éléments qui leur étaient communs ; il avait commencé, en fait, à étudier la philologie, la science des mots. Et ce qui le stimula particulièrement, ce fut d’apprendre à connaître l’anglo-saxon. »

Mais cela ne lui suffit pas, ses études le mèneront donc plus loin et auront un rôle fondamental :

«  Il continua à rechercher l’ossature de toutes ces langues, fouillant dans la bibliothèque scolaire et explorant les derniers rayons de la bibliothèque cornique (des Cornouailles), plus loin dans la même rue. A l’occasion, il se mit à trouver – et à recueillir assez d’argent pour les acheter – des livres allemands sur la philologie, « secs comme la poussière », mais qui pouvaient apporter des réponses à ses questions. Philologie : « l’amour des mots ». Car c’était ce qui l’avait animé. Ce n’était pas un intérêt aride pour les principes scientifiques du langage, c’était un amour profond pour la forme et la sonorité des mots, qui lui venait des jours où sa mère lui avait donné ses premières leçons de latin.

Conséquence de cet amour des mots : il s’était mis à inventer son propre langage. »

 

C’est ainsi que, non seulement son travail de philologue lui a permis d’enrichir son travail d’auteur, ce que toute personne qui connaît un peu Tolkien sait,  mais on découvre que l’inverse est tout aussi vrai :

« Même lorsqu’il traitait seulement des aspects les plus techniques du langage, Tolkien était un professeur brillant. Lewis suggère dans sa nécrologie que c’était en partie grâce à l’attention qu’il avait longtemps portée sur les langages inventés, le fait qu’il n’était pas seulement un étudiant en langues, mais un inventeur de langues: « Si étrange que cela paraisse, ce fut sans nul doute la source de la richesse et du caractère concret qui le distingua des autres philologues. Il est allé à l’intérieur du langage. » »

Si au début, il crée soit par pur amusement intellectuel, soit pour s’occuper (comme pendant sa convalescence pendant la guerre où il écrivit la première version de La chute de Gondolin), il finit par aller de plus en plus loin :

« Bientôt, il se mit à penser que des poèmes épars et sans lien, sans thème commun, cela ne lui convenait plus. Au début de 1915, il reprit son poème sur Earendel et en garda l'argument pour une histoire plus longue. Il avait montré le poème original à G.B. Smith qui lui avait dit aimer ces vers mais ne pas comprendre de quoi il s'agissait. Tolkien lui avait répondu : « Je ne sais pas. Je vais tâcher de trouver. » Pas d'inventer : tâcher de trouver. Il ne se considérait pas comme celui qui invente une histoire mais comme celui qui découvre une légende. Et cela tenait en fait à ses langages inventés.

Il travaillait depuis quelque temps à son langage influencé par le finnois, et, en 1915, il l’avait amené à une certaine complexité. Il trouvait que c’était « un passe-temps de dingue » et n’espérait pas y intéresser quiconque. Mais parfois il écrivait des poèmes dans cette langue, et plus il y travaillait plus il sentait qu’il fallait une « histoire » pour lui servir de base. En d’autres termes, il n’y a pas de langage sans un peuple pour le parler. Il mettait ce langage au point, maintenant il lui fallait trouver des gens dont ce serait la langue. »

 

On voit aussi, dans cette biographie, comment Tolkien pouvait trouver son inspiration. Que ce soit Edith lui inspirant Lúthien ou une simple rencontre lui inspirant le nom de Gamegie, un vers rencontré dans un poème de Cynewulf en vieil anglais lui inspirant son premier poème du futur Silmarillion ou une carte postale rapportée de Suisse, Tolkien se nourrit de tout pour son imaginaire.

« Tolkien avait lui-même parfaitement conscience de la ressemblance entre le personnage et son créateur. « En fait, je suis un hobbit », écrivit-il un jour, « en tout sauf en taille. J’aime les jardins, les arbres, les cultures non mécanisées; je fume la pipe, j’aime la bonne nourriture simple (pas congelée) et je déteste la cuisine française; j’aime les gilets brodés, et j’ose même en porter en ces temps de grisaille. J’adore les champignons (pris dans les champs) »

 

Madelener - der Berggeist

« Avant d’entamer le voyage de retour, Tolkien acheta des cartes postales. Parmi elles, une reproduction d’un tableau de J. Madelener, un artiste allemand. Der Berggeist, l’esprit de la montagne, montre un vieil homme assis sous un pin, sur un rocher. Il a une barbe blanche, porte un chapeau à large bord et un long manteau. Il parle à un chien blanc qui flaire ses paumes retournées, et il a une expression souriante mais apitoyée ; on aperçoit au loin des rochers escarpés. Tolkien a gardé soigneusement cette carte et, bien plus tard, il écrivit sur l’enveloppe où il l’avait placée : « Origine de Gandalf ». »

On y découvre bien-sûr un Tolkien perfectionniste à l’extrême, ce que l'on peut deviner lorsqu'on lit ses textes et que l'on sait qu'il a mis douze ans à écrire le Seigneur des Anneaux :

« Tolkien avait la passion de la perfection pour toute chose écrite, que ce soit de la philologie ou des contes. Cela venait de son lien sentimental avec son œuvre, qui ne le laissait rien faire d’autre manière que la plus sérieuse. »

Mais, plus surprenant, dans le même temps, c’est un homme qui n’a aucune méthode, ce qui le pousse à ne rien finir. Cela peut s’expliquer pour son œuvre: 

« En d’autres termes, Tolkien ne voulait pas finir parce qu’il ne voulait pas contempler en face l’idée qu’il n’aurait plus rien à créer dans son monde inventé, à « sous-créer », dirait-il plus tard. »

               Mais il se comporte de la même façon dans son travail de chercheur en philologie, ce qui explique le peu de travaux publiés pour une carrière aussi longue.

 

J'avais déjà quelques connaissances sur Tolkien mais j’ai tout de même réussi à faire quelques découvertes sur le personnage. Moins travailleur qu’on aurait pu le supposer malgré son perfectionnisme, brouillon, pas toujours tolérant, avec une conscience de classe mais qui aimait parler avec des gens de tout milieu,  qui n'a jamais éprouvé le besoin de voyager ailleurs que dans son imaginaire, Tolkien est en effet un personnage tout en contrastes. J’ai donc passé un excellent moment avec ce livre qui se lit presque comme un roman. Les aventures éditoriales de Tolkien aux Etats-Unis sont même franchement savoureuses et permettent d’en savoir plus sur certaines pratiques littéraires de l’époque.

L’auteur n’insiste pas sur les dates ce qui rend le récit vivant mais pas toujours évident pour replacer les éléments dans leur contexte. Cependant, les annexes comportent une chronologie bien faite à laquelle se reporter. L’index est très bien si l’on veut s’y référer encore après lecture ou si en cours de lecture, on souhaite retrouver un passage sur tel ou tel protagoniste ou fait. Par exemple, si on veut savoir comment Tolkien apprend l’anglo-saxon, l’index renvoie à la page 46. Quelques photos accompagnent judicieusement la vie de Tolkien.  

Tout fan de Tolkien devrait apprécier cet ouvrage.

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"A mesure que les années passaient, ses langages et ses contes étaient de plus en plus « réels » à ses yeux: des langues et des chroniques historiques qu’il devait éclaircir. En d’autres termes, quand il était de cette humeur, il ne disait pas d’une contradiction apparente dans le récit ou d’un nom peu satisfaisant: « Cela n’est pas ce que je veux, je dois le changer », mais: « Qu’est-ce que cela veut dire? Il faut que je le trouve. »

Ce n’était pas qu’il ait perdu la raison ou le sens des proportions. C’était un peu comme une « réussite » intellectuelle (il aimait beaucoup jouer à ce jeu de cartes), et cela venait aussi de ce qu’il croyait à la vérité ultime de sa mythologie. Et, d’autres fois, il pouvait changer radicalement un des points importants d’une histoire, comme n’importe quel auteur. Il avait des attitudes contradictoires, mais, là comme en d’autres aspects de sa personnalité, Tolkien était fait de contradictions."

 

Voyons si Yueyin, co-lectrice de choc du challenge a aimé autant que moi. 

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Rédigé par Isil

Publié dans #Livres - Autres

Commenter cet article

Cryssilda 21/09/2010 20:19



Merci d'avoir lu pour moi ce livre que je ne lirai jamais, et d'en avoir parlé su ton blog



Isil 22/09/2010 23:50



De rien. Quand je peux rendre service...



El JC 19/09/2010 11:55



Belle chronique que voilà. J'avais prévu de le lire pour le Challenge, du coup cela attendra un peu plus longtemps, mais l'envie est belle et bien là. Je ne pense pas non plus que de connaitre
bien un auteur aide à mieux nterpreter ses récits, c'est par contre intéressant de voir le cheminement personnel qui mène quelqu'un vers l'acte de création.



Isil 22/09/2010 23:40



Alors du côté cheminement, tu vas être servi. Ce livre l'explique très bien.



Chimère 15/09/2010 13:32



Excellents souvenirs de lecture. En plus cette bio est en poche donc je me la réserve pour me l'offrir en récompense pour ne pas avoir acheter un seul livre depuis juillet !



Isil 16/09/2010 09:11



Excellente idée d'auto-cadeau :-D



kali 14/09/2010 23:53



Y a d'autres pages dans ce livre ou tu les as toutes citées? :p Plus sérieusement, comme je viens de le dire chez YY, vous êtes toutes deux bien convaincantes... Peut-être retenterai-je de lire
le SDA un jour sur votre impulsion...



Isil 15/09/2010 09:36



Ce n'est pas gentil de se moquer ;-) Le livre est tellement bon que j'aurais pu en citer 20 fois plus, je me suis retenue.


Si le Seigneur des Anneaux te fait trop peur, tu peux commencer par Le Hobbit sans crainte. C'est un livre jeunesse mais qui peut plaire à tous.



Marie 14/09/2010 21:16



Que dire devant un billet aussi détaillé ? Respect...


Je suis une fan des écrits de Tolkien et je réalise que je ne connais absolument rien de sa vie ! Il serait temps de remédier à cette lacune, je note cette biographie...


 



Isil 14/09/2010 22:16



Merci de ne pas dire "trop long" ;-) Et encore, j'ai noté la moitié du livre, je me suis retenue en citations :-)


Elle se trouve facilement et elle est excellente. Si tu aimes le travail de Tolkien, n'hésite pas.